21 septembre 2014

Jonas

Détail de l'icône sculptée par Jonathan Pageau
A l'occasion de la fête du saint prophète Jonas en ce jour, et alors que son tombeau fut détruit en Juillet dernier par les islamistes de l' E.I.I.L., nous proposons à nos lecteurs un article de J. Pageau (que l'auteur évoque dans son article "Nūn, Jonas et le Signe du Poisson" que nous avons livré récemment) entièrement consacré au prophète Jonas qui nous permettra de mieux appréhender la figure de ce prophète et son histoire ainsi que son iconographie.
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Jonas - Ressuscitant le corps et sauvant la ville

Par Jonathan Pageau, publié sur Orthodox arts journal.


L'icône du saint Prophète Jonas est l'une des plus anciennes images du christianisme. Comme l'histoire de ce prophète, son image est un puissant symbole de la mort et de la résurrection. Je désire regarder de près l'histoire de Jonas et son iconographie, car il réunit presque tous les éléments que j'ai mis en évidence dans mes articles pour OAJ (NDLR: Orthodox arts journal), éléments relatifs à la mort et la gloire, étroitement liés au corps et aux arts. J'ai jusqu'ici présenté ces éléments symboliques sous un leitmotiv élémentaire, comment le paradoxe de la mort est un éloignement d'un centre dans une périphérie toujours plus lointaine. J'ai toujours fait allusion à l'image primordiale des vêtements de peau ajoutés par Dieu à la nature d'Adam lors de la Chute et la façon dont ils montrent et son exil du Jardin [d’Eden] et une protection dans cet exil.

Icône du saint Prophète Jonas sculptée sur stéatite par Jonathan Pageau 

La structure de l'histoire de Jonas est basée sur quelques éléments clés, et la plupart d'entre eux ont à voir avec un renversement, une surprise ou un revirement arrivant au dernier moment qui transforme la vie en mort et la mort en vie. J’ai expliqué ailleurs comment dans notre tradition liturgique, la destruction de l'enfer par le Christ est présenté comme une tromperie de l’Hadès, une surprise et un renversement où Hadès ayant amené l'auteur de la vie dans la mort créa l'effet inverse de ce qui était prévu. C’est comme essayé de capturer la lumière en l'amenant dans l'obscurité, le Christ a rempli la mort avec la vie quand il est entra dans la fosse. Avec Jonas, l’un de ces moyens de retournement est bien sûr la repentance qui joue un rôle important dans l'histoire, mais nous devons veiller à ne pas limiter notre vision simplement à un changement moral, parce que cela nous fait perdre de vue certains des aspects ontologique de la «metanoia» que sous-tend l'histoire. 

Le ton même de l'histoire de Jonas illustre les inversions rencontrées à l’intérieur ce qui en fait vraiment la chose la plus proche de la comédie que l’on trouve dans la Bible. L'aspect comique n'est pas un détail, tandis que Jonas pousse les choses à l’extrême, il reproduit en fait (ou plutôt anticipe) le mouvement de la descente du Christ dans l'Hadès, puis faisant marche arrière, monte aux Cieux, mais il le fait presque malgré lui, en gémissant, en se plaignant comme une parodie du sens profond. Pourtant, dans l'histoire, comme une perle cachée dans un coquillage (ou comme un prophète caché dans un poisson), la prière de Jonas, est l'une des expressions poétiques les plus puissantes de la mort et de la résurrection que l’on peut trouver.

Le premier signe d’inversion dans le texte, c'est que Dieu demande à Jonas d'aller à l’Est à Ninive, la capitale de l'empire assyrien, l'ennemi d'Israël du moment, mais Jonas va à l’Ouest vers Tarsis pour fuir Dieu. C'est déjà très intéressant, parce que l'Occident est généralement associée à l'obscurité, la mort et le bout du monde, et c'est là où il finira, au «fond» du monde. Avec Jonas endormi dans le fond du bateau, nous avons la première image de la mort, du corps et dans les arts. Jonas endormi dans le fond du bateau est déjà «mort» cependant encore protégés de l'eau par une «coquille». (1) C’est bien sûr une image qui se réfère à Noé, au déluge et aux animaux au fond de l’arche. Cette relation était également faite par les premiers artistes chrétiens reliant Jonas à Noé (ou même à Daniel) dans les catacombes, ces souterrains où les morts étaient inhumés.














Les étrangers païens sur le bateau découvre que Jonas est la cause de leur souffrance, de cette horrible tempête, mais quand Jonas leur dit de le jeter à l'eau, ils ne veulent pas le faire, ils hésitent. Cette situation est bien sûr un reflet, une inversion de la façon dont Jonas sera plus tard irrité car Dieu ne va pas détruire Ninive, qui est cause de la souffrance d'Israël. Aussi, contrairement à Ninive qui se repent avant d'être détruite en raison de l'avertissement de Jonas, Jonas lui ne tient pas compte de la demande des marins étrangers d'invoquer son dieu, Jonas ne se repentira pas, jusqu'à ce qu'il "meurt", au fond de l'eau.

Jonas est jeté à l'eau, et après trois jours dans le poisson, le grand retournement se produit, le grand repentir, et nous verrons que le reste de l'histoire est une image inversée presque parfaite de la première partie. Il est très important de noter que le poisson de Jonas est traditionnellement un monstre marin. Le monstre, comme je l'ai expliqué ailleurs, est l'image parfaite de la limite, le lieu où les catégories se désagrège par une hybridation qui est la mort de l'identité et des particularités.

Sarcophage paléochrétien avec l'histoire de Jonas
Jonas entre dans le monstre 
Jonas est vomi par le monstre



















De même qu’il y a plusieurs sarcophages avec l'image de Jonas, il y a de petites statues en ivoire de Jonas datant du début du 3ème siècle. Dans cette série de statues, on voit les principaux éléments de l'histoire, Jonas entrant dans le poisson, en sortant, Jonas priant et dormant sous le ricin.

La bouche du monstre devient une image forte de l'Hadès dans l'iconographie. Il apparaît dans les images occidentales de la Descente aux enfers ainsi que dans les images orthodoxes tardives du Jugement dernier ou de l'Échelle divine. Nous devons voir que ces éléments se soutiennent mutuellement dans leur signification. Ainsi, dans l'iconographie de Jonas, le monstre marin est une chose qui a persisté depuis les premiers siècles jusqu'à aujourd'hui (2). 

Image occidentale de la Descente aux Enfers, Psautier de st-Alban 12e siècle

Icône du Jugement Dernier, 17e siècle.
Icône de l’Échelle Divine, 17e siècle




















Fresque du saint prophète Jonas

Dans les profondeurs, au fond des eaux, Jonas prononce sa prière. La prière de Jonas est un puissant résumé de nombreux aspects de la symbolique chrétienne de la mort et de la solution à la mort. Dans la première partie de la prière Jonas parle de son état, étant entouré par les eaux. Cet encerclement est l'image même de la périphérie car la mort vient de l'extérieur, les "ténèbres extérieures". Il compare la mort au "ventre" du poisson, à une prison avec des barreaux, à une grotte ou une fosse, il parle aussi de la «petitesse» des profondeurs, de son être au bout du monde, aux racines des montagnes. Il dit qu'il a été "banni" du regard de Dieu, et pour cela il utilise le même mot hébreu que pour Adam et Ève bannis du Jardin. Nous devons nous rappeler qu'il utilise toutes ces images alors qu’il a été avalé par un poisson, piégé mais couvert par un animal «vêtement». 
Et au dernier moment, il nous donne la solution: 

« Quand mon âme était abattue au dedans de moi, (NDLR : version anglaise : « Quand ma vie se retirait »)
Je me suis souvenu de l'Éternel, 
Et ma prière est parvenue jusqu'à toi, 
Dans ton saint temple. (Jonas 2: 7 (NDLR: ou vs. 8 selon les versions)

C'est la clé, la clé de tout cela. C'est la clé de la façon dont toutes les actions humaines, tout l'art et la culture humaine peuvent être transformées. C’est la mémoire et l’humilité - sachant que nous sommes morts, nous nous souvenons de Dieu. Comme Élie le prêtre nous le dit dans la Philocalie: 

« Il n'y a rien de plus terrible que la pensée de la mort, ou de plus merveilleux que le souvenir de Dieu. La première induit l’affliction qui nous conduit au salut, et la seconde donne la joie. «Je me suis souvenu de Dieu », dit le prophète, « et j’ai été dans la joie» (Ps 76: 4 LXX). Et Siracide dit: «souviens-toi de ta fin et tu ne pécheras jamais.» (Eccles. 7:36.). Vous ne pouvez pas posséder le souvenir de Dieu jusqu'à ce que vous ayez vécu l'amertume de la pensée de la mort. (3) 

Partant de l’Eucharistie elle-même, la mémoire est attachement à notre origine à distance de cette origine, c’est le lien qui change la périphérie de la mort en gloire. La mémoire peut être exprimée tant par notre souvenir de Dieu ou par le fait que Dieu se souvienne de nous. Tout comme dans le poisson, Jonas se souvient de Dieu avant d'être éjecté de l'eau, de même dans l'Arche, il est dit que Dieu se souvint de Noé avant qu'il ne soit libéré des eaux (Gn 8: 1). Mais comme Elie le Prêtre nous le dit, nous ne pouvons pas nous souvenir de Dieu sans la pensée ou la conscience de la mort. C’est vraiment l'humilité, la connaissance de notre faiblesse par rapport à Dieu, associée à notre souvenir de Dieu qui crée un vrai lien ontologique entre le plus haut et le plus bas et qui nous permet d'être transformés. La mémoire nous «ancre» à l'Échelle Divine et le niveau où nous nous trouvons sur l'échelle n'a pas autant d'importance que d'être ancrée à elle, levant les yeux vers le « saint temple » de Dieu. Cette véritable repentance, c'est ce que nous voyons lorsque Jonas prie, à la fois connaissant sa mort et se souvenant de Dieu, de sorte que quand il crie « Du sein du séjour des morts j'ai crié [à l‘Éternel] » (Jonas 2: 2), il peut aussi dire : « Et ma prière est parvenue jusqu'à toi, Dans ton saint temple. » (Jonas 2: 7) 
Tout cela est aussi un baptême, car le baptême n'est pas seulement une mort, une descente au fond de l'abîme, mais dans ce naufrage est opéré un double mouvement qui peut se résumer dans la « Mémoire de Dieu », la Mémoire qui opère l'inversion entre la mort et la gloire (4). 

La prière de Jonas.

Comme nous revenons à Jonas, nous allons commencer à voir comment l'inversion, le revirement qui s'est passé au fond de l'eau va commencer à se jouer dans le reste de l'histoire. Jonas va à l’Orient à Ninive et annonce que Dieu va détruire la ville dans 40 jours. La ville est faite pour être encore une autre image de la mort car le texte nous donne le détail que Ninive prend 3 jours pour être traverser, et est donc une analogie de la descente de Jonas dans les eaux. La ville est également une image de la mort de deux autres manières. D'abord, c’est une ville étrangère, la ville de l'ennemi, et j’ai expliqué dans d'autres articles la relation faite dans la Bible entre la ville et les arts avec Caïn et l'étranger. Deuxièmement, deux fois le texte nous donne un détail très étrange au sujet des animaux, en fait, c'est le seul endroit que je connais dans la Bible où il est dit que les animaux jeûnent. Le jeûne de l'animalité est l'image même de la conversion de la chair tout en continuant en même temps l'inversion de l'histoire, car à la différence du poisson qui a avalé Jonas l'Israélite dans l‘abîme, les « animaux étrangers » jeûnent dans la ville. Bien sûr, Dieu n'a plus l'intention de détruire la ville une fois que les étrangers se sont repentis, et parce que la ville s'apparente au poisson et aux jours de Jonas, c'est presque comme si la prière de Jonas en fait devient la prière de la ville par laquelle elle est sauvée. Comme je l'ai dit plus tôt, l'inversion ici est que, contrairement aux étrangers dans le bateau qui voulait sauver Jonas qui ne se repentait pas, maintenant Jonas veut que Dieu détruise la ville étrangère, malgré le fait qu'elle s'est repentie.

L'excès de Jonas se voit fortement dans son mouvement maintenant hors de la ville à l'Est où l'inversion de l'histoire atteindra son extrême. Jonas était une fois à l’extrême "Ouest" et maintenant on pourrait dire qu'il est venu à l’extrême "Est", au lieu d'être dans le fond du bateau construit par l’homme protégé de l'eau, il est maintenant couvert d'une plante que Dieu a fait pousser à côté de lui, afin qu'il soit protégé contre le soleil et le vent (lire l'esprit). Le déplacement vers l'Est et la protection par les feuilles d'une plante, c'est comme une sorte de rembobinage de Jonas et de l'Homme en général, sorti de la fosse profonde, à travers la ville et dans le jardin d'Eden où Adam et Eve avaient fait des vêtements de feuilles de figuier pour se protéger. 

3ème siècle ivoire de Jonas sous le ricin prenant la pose d'Endymion

Mais ces revêtements sont présentés par Dieu comme insuffisant, et contrairement au moment où Jonas était dans le fond de la mort et voulait vivre, maintenant il est dans la gloire du soleil et de l'esprit et veut mourir! Et c'est là que Dieu rappelle à Jonas la ville, sa population et ses animaux et comment Il ne pouvait pas détruire une si grande ville où "ils ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche", déclaration très mystérieuse qui se réfère certainement à une sorte d'innocence concernant l'Arbre de la Connaissance. La ville est alors considérée comme un lieu «central», non pas «nu» en face de Dieu, non pas la vision impossible du Père invisible, mais plutôt le corps glorifié, l'Eglise, la Nouvelle Jérusalem ancrée dans la vision du Christ incarné. C’est l'espoir de l'activité humaine, la joie de l'artiste liturgique et de tout artiste qui souhaite participer à travers la construction d'une ville glorieuse, une ville qui peut espérer se rappeler la mort et se souvenir de Dieu tout à la fois. 

La ville souvent vu dans l'icône de Jonas est une ville transformé, sauvé
et est donc une image de la Nouvelle Jérusalem 
Dessin original de l'icône Jonas. 
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1. Il y a de nombreuses références à Jonas dans le Nouveau Testament. Outre le commentaire du Christ promettant sa résurrection comme le «signe de Jonas», la plupart du temps ces références veulent plutôt opposer ou contraster le Christ avec Jonas. On voit bien sûr dans l'histoire du Christ calmant la tempête la même structure que dans l'histoire de Jonas, mais lorsque le Christ se lève de son sommeil au fond de la barque, nous voyons ce soulèvement comme une image de son pouvoir sur la mort par le fait qu’il calme la tempête. Nous voyons un tel contraste à nouveau dans l'histoire de la marche sur l'eau, où le Christ est en contraste avec St Pierre, fils de Jonas, qui ne peut pas lui-même dominer la mort, mais doit se fier à son Seigneur pour marcher sur les eaux. 

2. Des interprétations tardives tentent de faire du poisson de Jonas une «baleine». Bien sûr, si cela a été tenté afin de rendre l'histoire de Jonas plus plausible au regard des catégories scientifiques modernes, il est ironique de constater que, ce faisant, elle perpétue le thème du "monstre", car une baleine est vraiment un monstre. Cela est vrai non seulement en raison de sa taille gargantuesque, mais par le fait même que la baleine est une créature liminal, qui ne peut vivre ni pleinement dans l'eau ni en dehors mais doit constamment «relier» ces deux réalités. 

3. Élie le prêtre, plus communément appelé en français Élie de Crète ou encore Élie l’ecdicos. L’on trouve ces œuvres dans le tome A.3 de la Philocalie, éd. Abbaye de Bellefontaine.
Pour la version anglaise: Ilias the Presbyter in the Philokalia, Gnomic Anthology, part 3, section 12.

4. Dans ce contexte, on peut voir la marche de St Pierre sur les eaux que nous avons mentionné dans la note 1, comme un microcosme de l'histoire du salut. St Pierre, comme Adam, parvient à « être comme Dieu » et marche sur l'eau, mais ce faisant, il tombe, s'enfonce dans l'abîme. Tout comme Jonas, il « se souvient » et « appel le Seigneur », sur quoi le Christ l’en retire et laisse St Pierre être debout avec lui au-dessus des eaux.


Traduction par Nicolas Petit pour Iconophile orthodoxe.

2 commentaires:

  1. Bonjour !

    Merci pour cet article très intéressant. Sauriez vous donner les détails du cartel du sarcophage paleochrétien et l'ivoire du 3e siècle ? Je travaille sur la formule gestuelle de l'Endymion, si vous aviez connaissance d'autres oeuvres où Jonas est présenté dans cette posture, je suis également preneuse;

    bien à vous,

    Rvm

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  2. Bonjour,
    D'après ce que j'ai pu trouver le sarcophage est conservé au musée Pio Cristiano au Vatican, mais je ne sais pas quel musée conserve les statuettes en ivoire.
    Peut être pouvez-vous contacter Jonathan Pageau auteur de cet article, à ce sujet ? (Il parle français) http://pageaucarvings.com/

    En effectuant une recherche Google "Jonah Endymion" vous trouverez au moins trois autres exemples de représentation de ce style.

    Si vous arrivez a en savoir plus, je vous remercie d'avance de nous le faire partager.
    Espérant vous avoir un peu aider.
    Cordialement,
    Nicolas Petit

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