1 octobre 2019

Alipii, iconographe du monastère Valaam


L’iconographe du monastère Valaam, Alipii : Une icône n’est pas un « timbre », elle est unique.

Tous ceux qui voient les icônes écrites par le moine Alipii l’appellent le « Raphaël moderne ». Après une longue période d’inertie, on assiste désormais à la renaissance de l’atelier du monastère Valaam, dans lequel il travaille et où s’est formé son propre style. Les spécialistes le considèrent comme canonique. A l’époque, ce style était également considéré à Byzance : avec quelques conventions, de façon schématique et sans détails supplémentaires. Toutes ces images naissent dans un petit atelier situé au deuxième étage de l’ermitage.
Notre correspondante Yulia Tchitcherine a eu la chance de rencontrer cet iconographe et a pu découvrir les subtilités de son art.

- Père Alipii, parlez-nous de votre travail, combien de personnes travaillent avec vous ?
- Au total quatre, mais ce qui importe, ce n’est pas le nombre de personnes, n’y la surface de l’atelier, ce qui compte, c’est que l’iconographie, qui avait cessé son activité aux périodes les plus sombres du pays, renaît aujourd’hui ici, à Valaam. C’est agréable d’assister à cela. 
Nous utilisons aujourd’hui des techniques du XIIe siècle. On utilise de la peinture à tempera et des pigments naturels. On fabrique tout nous même: on les écrase et on les mélange avec du jaune d’œuf. Leur particularité : ils ne s’effacent pas. Les siècles précédents nous l’ont prouvé, on ne peut en dire autant des peintures actuelles. Bien sûr, écrire des icônes avec de la vraie peinture à tempera est difficile, il faut au moins quatre ans pour se faire la main. La tempera est une peinture en transparence et pour qu’elle devienne vive, il faut en mettre au moins cinq couches, et parfois même plus. La planche est en tilleul ou en pin.
Chaque icône a son caractère propre, son histoire et sa couleur intérieure, que l’iconographe essaie de
transmettre grâce à la vision qu’il a de telle ou telle représentation.

- Quel chemin avez-vous parcouru depuis que vous êtes arrivé à Valaam ?
- Cela fait seulement un an que je suis ici. Je possédais déjà une formation artistique lorsque j’ai décidé à 22 ans, de rentrer dans la vie monastique. Et cela fait plus de 30 ans que je travaille pour le bien des monastères. J’ai vécu plus de 19 ans à Pskov au monastère Pskov-Petcherski puis ensuite au monastère Mirojski. Je ne me suis pas tout de suite consacré à l’iconographie.

Ceux qui rentrent au monastère ne font pas forcément ce qui leur plaît. C’est ce qui s’est passé pour
Alipii : après son arrivée au monastère, on lui a demandé ce qu’il aimait faire plus que tout, et c’est alors qu’il a parlé de la peinture. Après avoir écouté Alipii en parler avec joie, il fut envoyé travailler... à la ferme avec les vaches, apprendre un nouveau métier. « Il faut donc aimer tout ce qui se trouve autour de soi », alors seulement on peut faire sien un monde nouveau et connaître ses possibilités.


- Quelles qualités doit posséder la personne, qui entreprend de représenter les saints, qu’est-ce qui est le plus difficile ?
- Le plus important est la prière qui accompagne l’homme dans tous ces travaux, et particulièrement
concernant celui-ci, celui d’écrire des icônes. L’une des plus grandes difficultés, c’est de transmettre cette représentation, non pas à partir de la nature, mais à partir du cœur. Elle doit être fidèle à la représentation que ce fait notre âme de cette personne. Tu reportes sur la planche ton amour et la magnificence que tu exprimes aussi dans la prière. C’est pourquoi avant de se mettre au travail, on commence par prier.

- Quelle est l’icône qui vous a donné le plus de difficultés ?
- C’est l’icône de la Mère de Dieu « Vsetsaritsa ». Elle se trouve dans l’autel de la chapelle de
l’Annonciation. Je lui ai consacré 7 ans. Elle est plutôt grande : presque 7m de haut et 2m de large. Ce genre d’icônes est difficile à peindre.

Ce qui est le plus facile, c’est de travailler sur « une fenêtre », c’est-à-dire sur une icône avec cadre. Je ne mentirais pas en affirmant que c’est dur de peindre le « ciel » sous les voûtes de l’église. Pas tous les iconographes réalisent ce genre de travail, c’est compliqué, il ne faut pas se tromper, c’est dur aussi physiquement. Par exemple, en ce moment, je peints une icône en cadre, sainte Xénia de Saint-Pétersbourg. Cette icône sera pour une des églises de la ville de Pskov.

- Est-ce que les beautés de Valaam sont visibles dans votre travail ?
- Une œuvre, c’est une mystique. Tout ce qui se trouve autour de l’artiste pendant son travail trouve un échos direct dans son œuvre. Et la nature de la sainte île est bien sûr présente dans les représentations et dans les sentiments que nous transmettent les saintes images. Moi par exemple, j’aime beaucoup la graphie japonaise : les tâches, les silhouettes et les lignes , tous ces petits détails sont très proches de l’iconographie.


- Chaque travail a son propre caractère. Existe-il des copies ?
- L’icône est unique, ce n’est pas un timbre. Voici deux icônes de Xenia de Saint-Pétersbourg (il nous montre deux de ces icônes- note de l’auteur), regardez bien : un seul visage mais tout le reste est différent. Beaucoup de facteurs rentrent en jeu ici : le coloris, l’humeur, l’impulsion de l’âme, les soucis ou au contraire les joies, le soleil – abîme des sentiments. Cela m’est déjà arrivé en rêve de voir le visage du saint que j’allais peindre. Une fois réveillé, je me précipite alors à l’atelier pour ne pas perdre la représentation que j’en ai et la mettre en forme sur la planche.

- Peut-on découper votre vie en deux parties : une vie avant de devenir moine et une autre, après ?
- Dans les années 1990, j’ai terminé mes études à l’école des beaux-arts de Simféropol et ensuite, j’ai
décidé d’entrer au monastère. A l’époque, je n’avais pas vraiment de projets ou d’idées , je ne me
projetais pas vers un avenir, essayant d’atteindre et de découvrir quelque chose de nouveau... Comme si la vie s’était arrêtée et que je m’étais figé avec elle.
Ça a ses inconvénients et ses avantages. Parfois cette situation m’aide : être à l’écoute de soi, en ne
pensant à rien, tu peints et pourtant c’est quelqu’un d’autre qui guide ta main. C’est une situation très
agréable. C’est comme se mettre en retrait et observer le résultat à posteriori et s’émerveiller de chaque trait. 
Je suis entré au monastère. Je peux dire que ce sont les prières des « starets », qui m’ont aidé à devenir iconographe, la prière du prêtre Nikolaï Gouryanov et de l’archimandrite Ioann (Krestyankine – confesseur du monastère Pskovo-Petcherski). Je leur ai demandé de m’aider par la prière.

- Quel est, selon vous, le but principal de l’icône ?
- En iconographie, le plus important, c’est le fondement : la pureté du cœur. L’icône nous aide à atteindre le but principal de la vie : l’amour, le bien et la chaleur du cœur. L’icône, c’est l’art suprême, c’est plus que de la créativité. Quand nous écrivons une icône, nous prions en permanence.
La préoccupation du monachisme, c’est de transmettre cette pureté du cœur. L’homme doit la sentir en lui-même, c’est l’abîme, où l’on trouve les réponses à toutes les questions. Plus l’homme acquiert un cœur pur, plus l’icône devient miraculeuse.


Traduction française Charlène Ballu pour Iconophile.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire